Les jardins chimiques

En inventant la biologie synthétique, le chimiste Stéphane Leduc pensait avoir accompli le rêve de nombreux scientifiques : recréer la vie. Un siècle plus tard, deux chercheurs se sont lancés sur ses traces, ont retrouvé ses écrits, contemplé ses esquisses et déchiffré ses modes opératoires, avant de tenter de reproduire ses expériences historiques, sous le regard du photographe Stéphane Querbes.

La naissance des jardins

Lorsqu’on introduit des sels de métaux dans une solution de silicate de sodium, ils se dissolvent puis s’associent au silicate pour former des membranes. Elles délimitent des cellules osmotiques à travers lesquelles seules les molécules d’eau peuvent passer. Lorsqu’une quantité suffisante d’eau est entrée dans la cellule, elle éclate. Une membrane se reforme ensuite un peu plus loin.

Comment faire des jardins chimiques ?

Se procurer une solution commerciale de silicate de sodium et la diluer deux fois avec de l’eau distillée, de préférence dégazée. La filtrer sur verre fritté si elle est troublée par des particules en suspension. La verser dans un récipient en plexiglas, sur une hauteur de 10 à 15 centimètres. La laisser reposer quelques minutes. Introduire de petits cristaux de sels métalliques bien choisis : CuSO4, Ni(NO3)2, FeCl3, CoCl2, MnSO4… Eviter d’amonceler les cristaux, de les déposer trop proches les uns des autres et surtout, de faire bouger le récipient. Observer.

Stéphane Leduc

L’histoire de Stéphane Leduc (1853 – 1939) est celle d’un homme qui a cru pouvoir reproduire la vie, par sa maîtrise des phénomènes physicochimiques. Certes, il s’est trompé. Mais non seulement ses travaux ont marqué la période charnière de la fin du vitalisme en sciences de la vie, mais ils sont actuellement remis au goût du jour par une autre biologie synthétique, fondée sur la génétique moléculaire.photoleft

Stéphane Leduc n’a pas recréé la vie. Mais ses créations n’en sont pas moins fascinantes. La compréhension des processus qui leurs donnent naissance fascine. La diversité des formes et des couleurs étonne. Les images émerveillent. Des images de pure chimie, qui démontrent à la fois la puissance créatrice de cette discipline, et la beauté de ses productions.

En la personne de Stéphane Leduc, un chimiste renaît de l’oubli pour nous aider à mieux la comprendre, à mieux la faire comprendre, à la montrer dans ses plus beaux atours.

Une approche interdisciplinaire

Les jardins chimiques et les cellules de Stéphane Leduc, ce sont d’abord des croissances osmotiques particulières, où se mêlent effets de concentration, réactions acido-basiques, phénomènes de précipitation et de complexation. De quoi alimenter longtemps encore les recherches sur le sujet, pour peu à peu dévoiler le mystère de ces formes étranges. Les travaux de Leduc marquent également un moment important de l’histoire de la biologie : en démontrant que des formes similaires à celles du vivant peuvent être produites artificiellement, il porte un coup fatal à la doctrine vitaliste, qui tombe rapidement en désuétude. Aujourd’hui au contraire, la biologie synthétique renaît de ses cendres, au cœur de l’un des domaines les plus prometteurs et dynamiques des sciences de la vie. Mais en attaquant de front la question de la vie, c’est à un pan entier de la philosophie, voire de la métaphysique, que Stéphane Leduc s’est adressé. Les historiens des sciences tels qu’Evelyn Fox Keller s’en délectent, alors que les questions qu’il a soulevées ne sont toujours pas élucidées. Enfin, en étudiant Leduc, on touche directement à l’épistémologie des sciences et à la compréhension de la manière dont la connaissance se construit.

Ecoutez la chronique France Info de Marie-Odile Monchicourt sur les Jardins Chimiques...